Il existe des saisons qui s'oublient, et d'autres qui obligent à réfléchir. Celle que traverse aujourd'hui le Wydad appartient sans doute à la seconde catégorie. Non pas parce qu'elle serait la plus mauvaise de son histoire, le club en a connu d'autres, mais parce qu'elle met en lumière un mal beaucoup plus profond que quelques résultats décevants ou un classement insuffisant.

Depuis près de deux ans, tout semble avoir changé... sauf le problème lui-même. Les entraîneurs se succèdent. Les dirigeants aussi. Le mercato devient un éternel recommencement. Les effectifs sont reconstruits presque chaque été, parfois même chaque hiver, comme si le salut se trouvait toujours dans le prochain recrutement ou dans le prochain changement de banc. Pourtant, au fil des mois, le même sentiment persiste : celui d'un club qui avance beaucoup... mais qui progresse peu. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Plus de cent trente mouvements de joueurs en moins de deux saisons, quatre entraîneurs différents et un effectif où plusieurs postes sont doublés, voire triplés, pendant que d'autres restent insuffisamment couverts.

À force d'observer cette succession de décisions, une question finit par s'imposer. Et si le véritable problème n'était ni l'entraîneur, ni les joueurs, ni même les dirigeants ? Et si le Wydad souffrait avant tout d'un déficit de structure ? Cette interrogation n'est pas nouvelle. Elle nous ramène plusieurs années en arrière, lorsque la Fédération Royale Marocaine de Football engageait les clubs dans une réforme majeure : celle des sociétés sportives. Beaucoup avaient réduit cette transformation à une simple formalité juridique, comme s'il suffisait de modifier des statuts pour satisfaire une obligation réglementaire. Pourtant, l'ambition était tout autre. Il s'agissait de faire entrer le football marocain dans une nouvelle époque, celle où un club n'est plus seulement une association portée par des bénévoles passionnés, mais une véritable institution capable d'attirer des investisseurs, de sécuriser son financement, de professionnaliser sa gouvernance et de construire un projet qui survive aux hommes. C'était déjà l'esprit de notre dossier consacré à cette réforme il y a plusieurs années.

Pendant longtemps, cette évolution paraissait abstraite. Aujourd'hui, elle prend un visage très concret. À titre d'exemple, le MAS vient non seulement de retrouver le sommet du football marocain, mais il poursuit dans le même temps sa transformation institutionnelle. L'entrée de B. Invest Holding dans le capital de la société sportive du club, aux côtés de l'association historique, ne représente pas seulement un apport financier. Elle traduit une vision : celle d'un club qui comprend que la stabilité sportive commence souvent dans les bureaux avant de se retrouver sur le terrain. Le Conseil de la concurrence a d'ailleurs validé cette prise de contrôle conjointe, illustrant concrètement le modèle voulu par la réforme du football marocain.

Le contraste avec le Wydad interpelle. Car le Wydad ne manque pas d'atouts. Peu de clubs au Maroc disposent d'une marque aussi forte, d'un palmarès aussi riche, d'une base populaire aussi immense et d'une visibilité continentale comparable. Sur le papier, il possède probablement le profil le plus attractif pour accueillir des investisseurs de premier plan. Pourtant, année après année, cette richesse reste largement inexploitée.

Le paradoxe est là. Le Wydad cherche souvent des solutions sportives à des problèmes qui relèvent d'abord de son organisation. On remplace un entraîneur, alors qu'il manque une direction sportive stable. On renouvelle la moitié de l'effectif, alors qu'aucune philosophie de recrutement ne semble traverser les différentes saisons. On espère que le prochain président réussira là où le précédent a échoué, comme si l'avenir d'un club de cette dimension devait dépendre des qualités d'un seul homme. Or les grandes institutions fonctionnent précisément à l'inverse.

Le Real Madrid continue de gagner malgré les changements de présidents. Le Bayern Munich reste compétitif malgré les départs de ses dirigeants. Al Ahly conserve son identité malgré les générations qui passent. Leur force n'est pas l'absence d'erreurs ; elle réside dans l'existence d'une structure capable de limiter leurs conséquences. C'est probablement ce qui manque aujourd'hui au Wydad. Une institution où les décisions dépassent les personnes. Où le recrutement répond à une stratégie définie plusieurs années à l'avance. Où les investisseurs ne sont pas de simples bailleurs de fonds, mais des partenaires qui apportent également des compétences en gouvernance, en gestion, en contrôle financier et en développement commercial. Un club qui ne recommence pas son histoire à chaque assemblée générale.

Ce constat peut sembler sévère. Il ne vise pourtant ni à désigner des coupables ni à minimiser les difficultés auxquelles les dirigeants sont confrontés. Il rappelle simplement une évidence que le football moderne confirme chaque saison : les titres se gagnent sur le terrain, mais ils se préparent bien avant, dans la manière dont un club est pensé, organisé et administré. Le Wydad a souvent été un pionnier dans l'histoire du football marocain. Rien ne l'empêche de le redevenir. À condition d'accepter que la prochaine révolution ne viendra peut-être pas d'un nouvel entraîneur, d'une nouvelle star ou d'un mercato spectaculaire. Elle viendra probablement d'une décision beaucoup moins médiatique, mais infiniment plus importante, celle de bâtir, enfin, une institution aussi grande que son histoire.